Si j'avais pris place dans cette voiture, partie de Kiev ce vendredi 3 août au matin, et filant maintenant vers le nord droit sur Tchernobyl, c'était en partie dans l'intention de faire quelques encoches sur leur carapace. Du moins, essayer. Pendant que mon chauffeur, anxieux, vérifiait sans arrêt la température de la climatisation fatiguée et que les orages roulaient leurs blessures violettes sur l'horizon, tournant autour de notre position sans jamais approcher vraiment, je faisais un dernier bilan mental. La catastrophe nucléaire de Tchernobyl est le premier événement d'actualité internationale à avoir marqué mon cerveau d'enfant. Je n'avais pas six ans quand, le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl s'est emballé et a explosé. Je me rappelle un soir d'été à Montpellier. Les adultes étaient rassemblés autour de la table où naufrageaient les restes du dîner. Dans l'alcôve du salon, je m'étais mis à tourner distraitement les pages d'un magazine de presse illustrée que je venais de dénicher, sans me douter un instant que les images imprimées sur le papier glacé allaient me marquer à vie. Des hommes revêtant d'étranges combinaisons et juchés sur des camions-citerne d'un autre âge étaient en train d'arroser au jet d'eau les maisons et les rues d'une ville inconnue. Les légendes ne faisaient qu'ajouter à mon désarroi. Il n'y était question que de radioactivité, de contamination, et d'évacuation d'urgence. Le sentiment d'un désastre était d'autant plus grand que je n'étais pas équipé intellectuellement pour comprendre ce qui se passait. On aurait tout aussi bien pu m'annoncer dans ce magazine que l'humanité venait enfin d'entrer en contact avec une civilisation extra-terrestre, et que celle-ci se révélait hostile, photos des gugusses à l'appui, je n'aurais pas été plus terrifié. Je venais d'apprendre qu'il existait une puissance sournoise et invisible qui pouvait décider de tout recouvrir et de tout contaminer, et que cette entité s'appelait la RADIOACTIVITÉ. Dans mon esprit fragilisé, des associations hâtives se formaient, et confusément, je pensais que les hommes en combinaisons étaient des agents à la solde de radioactivité, chargés de la répandre à travers le monde. Quelques mois plus tard, j'écrivais ma première lettre. Je l'écrivais à un correspondant suisse, sous la supervision de l'institutrice qui avait jumelé notre classe avec une classe du canton de Vaud. Je lui demandais s'il savait ce que c'était que la radioactivité. Je me rappelle encore le contenu de sa réponse : "Moi aussi j'aime bien faire du vélo par contre je ne sais pas du tout ce que c'est que la radioactimachintruc." L'impression de ne pas être pris au sérieux ... Pas un jour depuis sans que ces images découvertes un soir d'été ne traversent ma mémoire. Je suis passé par des périodes de gloutonnerie documentaire, au cours desquelles j'avalais n'importe quel programme de télé à sensations au sujet de Tchernobyl. J'ai aussi puisé à des sources plus sérieuses. Je voulais savoir, je voulais comprendre. J'ai compris qu'en France, le refus de parler de Tchernobyl, dont fait montre un certain nombre de personnes, découle d'un sentiment de certitude : le gouvernement nous a menti, on est tous contaminés, fin de l'histoire, il n'y a plus rien à ajouter. Mais derrière ce maigre rempart, le domaine est ouvert à toutes les spéculations, à tous les fantasmes. À toutes les peurs. À l'instar de mon correspondant suisse de mes jeunes années, peu de gens savent vraiment ce qu'est la radioactivité, quels sont ses principes et quels sont ses effets. Peu de gens savent vraiment ce qui s'est passé à Tchernobyl. Enfin, je veux dire, tout le monde sait vraiment ce qui s'est passé là-bas, mais peu nombreux sont ceux qui envisagent la catastrophe et ses conséquences sans brouillage émotionnel. Tchernobyl est un drame de A à Z, évidemment. La suite de négligences et d'erreurs humaines évitables qui ont mené à l'explosion du réacteur numéro quatre, l'envoi sur le site de cohortes de liquidateurs destinés à une mort programmée, l'utilisation de ramasseurs de graphite sur le toit de la centrale, cyniquement nommés "biorobots", le mensonge des autorités, l'évacuation sans préavis d'une ville de 50 000 habitants et la contamination irrémédiable d'une zone de 30 kilomètres de diamètre pour plusieurs millénaires sont indiscutablement une tragédie, et une des pires de l'histoire. Mais, quoi ? Y a-t-il un trou noir dans la carte ? Sort-on de tout espace géographique en pénétrant dans la Zone ? Je ne pouvais cacher longtemps que mon intérêt pour l'Ukraine était déterminé par ce poids sur l'horizon, celui du sarcophage. Aussi, quand j'ai appris que quelques agences spécialisées proposaient, moyennant une grosse poignée de dollars, des excursions dans la zone, j'ai recherché des contacts. J'ai tâté le terrain. Et me voilà maintenant dans cette voiture, comptant les kilomètres me séparant de checkpoint de Dityatki. Je pense que je fais bien, que je dois aller voir par moi-même s'il y a un trou noir, ou pas, que je dois aller jusqu'au centre. J'ai mon appareil photo.
Je vous propose de faire le circuit avec moi. Les radiations ne sont pas transmissibles par google maps : [link]
Vous trouverez, à chaque étape, des images, ainsi qu'un extrait de mon journal de Tchernobyl. C'est un travail de phénoménologiste, qui se concentre sur les impressions de l'instant et essaie donc de faire table rase des savoirs antérieurs et des idées préconçues, sauf quand elle se fraient un passage jusqu'à la perception.
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